« Flacon, flacon » s’envole, léger…

Ce texte est le premier d’une série à venir. J’aime certains mots plus que d’autres, j’aime les dire, les entendre, les écrire : certains sont ronds en bouche, d’autres longs, comme un grand vin. C’est une collection, elle débute avec  » flacon »….

Fenêtre ouverte sur une nuit d’été,

Le silence est entré.

Sur le lit aux draps tièdes froissés,

Etendu, souffle court,

Dans la réserve de tes mots tu es entré.

Quelques lettres isolées,

Rondes et fragiles, tu as caressées.

Doucement, elles se sont enlacées,

Dans la braise de tes rêves en rime

Des alliages tu as coulé.

Fine mélodie, tes lèvres ont fredonné…

Ecoute,

Les mots s’éveillent et s’étirent.

Ne les épelle pas,

Ils ne le veulent pas.

Entends leurs chants

Prends-les, doucement,

Caresse-les, aime-les.

N’écorche pas leur fine peau.

Ils souffrent.

Ecoute les gémir

De leur solitude alphabétique.

Invite-les,

Là, dans l’arrière-pays de ta tête.  

Ne dis rien,

Ecoute dans le silence de l’été

Les courbes de ces rencontres.

Le flacon oublie la dureté du verre

Il se courbe, s’adoucit

Les lettres ont fondu,

Flacon n’est plus mot,

« Flacon, flacon »

S’envole, léger,

Dans la brume du fleuve assoupi.

Ne touche rien.

Au creux de la marge,

Fine et blanche,

Ta main glisse.

La feuille n’est plus de papier

Elle se consume,

Poème est né.

Les mots sont nouveaux

Ils sourient.

Ils riment, ils vibrent,

Se tiennent par la main.

Ferme les yeux,

Farandoles mauves,

Tu n’écris pas, tu ne lis plus

Tes yeux peu à peu se plissent.

Brûlée, fripée, froissée

S’endort une feuille d’été.

23 juillet 2019

Où l’on comprend pourquoi Anton s’appelle Anton…

Un Antonov An-22 à l’atterrissage, en 2008.

…Anton se prénommait Anton parce que son père aimait la Russie. Anton c’était, d’après son père tout au moins, un prénom russe. Son père aimait la Russie donc, mais il aimait les avions aussi, pas n’importe lesquels, les gros, les très gros, ceux qu’on appelle les avions cargos ! Et le plus gros d’entre eux, enfin c’était son père qui le disait, s’appelait l’ANTONOV 22 et son père qui aimait les russes et qui aimait les avions- plus précisément les avions cargos- aimait par-dessus tout l’ANTONOV 22. Il s’agissait d’un avion-cargo russe ou plutôt soviétique, parce que pendant cette période, on confond un peu tout, et on parle des soviétiques en lieu et place des russes et inversement. Mais ceci est une autre histoire, qu’il nous faudra peut-être raconter d’ailleurs.  Il faudrait ajouter à cela, mais nous n’en finirions plus que par-dessus tout, plus que les russes, plus que les soviétiques plus que les avions, son père aimait les cargos, les vrais, ceux qui vont sur les océans. Et quand son fils est né, son père qui avait l’esprit en escalier a bien sûr pensé d’abord à la mer, puis aux cargos, pour en arriver aux russes et aux avions cargos russe, et finalement donc à l’ANTONOV 22, c’est simple, limpide même…

Mes Everest : « eh basta », Léo Ferré…

Je ne vais tout de même pas te raconter comment et pourquoi j’écris des chansons, non ?
C’est comme ça ! Ma main sur le clavier de mon piano est reliée à un fil et ça marche. Je suis « dicté ». J’ai un magnétophone dans le désespoir qui me ronge et qui tourne et qui tourne et qui n’arrête pas. Alors je copie cette voix qui m’arrive de là-bas, je ne sais, qui m’arrive, en tout cas, et je la reconnais chaque fois. Ça fait comme un déclic et ça se déclenche.
Je suis le porte-parole d’un monde perdu, présent pour moi, d’un monde auquel vous n’avez pas entrée parce que si tu y entres, dans ce monde, tu perds pied et deviens inédit. Ton foie, tes poumons, ton sexe, tout ça est à toi. Ta tête non. Si tu es fou, alors viens dans mes bras. Je t’aime.

On est con, on est con-con, on est content…

Voici une micro-nouvelle écrite, il y a trois ans, je m’étais bien amusé à l’écrire et je m’amuse bien à la relire…

Tout avait débuté en février. Au début, évidemment chacun a pensé qu’il ne s’agissait que d’une manifestation classique : la grogne habituelle dirions-nous. Le mot d’ordre est vague, ou plutôt suffisamment imprécis pour que chacun puisse se sentir concerné. C’est vrai qu’en ce moment tout le monde aime grogner, tout le monde aime se plaindre, tout le monde rêve d’autre chose : « il faudrait, il n’y aurait qu’à, il suffirait… ». Bref le conditionnel est d’usage. Mais, mais personne n’accepte qu’on change, personne ne supporte même l’idée qu’on puisse dire ou même penser qu’il serait nécessaire ou même possible de faire autrement.

Bref la routine.  Presque tous les cortèges ont débuté à la même heure : 10 h 00, c’est une bonne heure pour la balade des insatisfaits du moment. 

C’est d’abord à Aurillac qu’on a compris que quelque chose ne tournait pas rond, les journalistes locaux ont tout de suite remarqué qu’il y avait quelque chose de pas normal, d’inhabituel : certains ont même tweeter. Mais bon les manifestations à Aurillac c’est rarement pris au sérieux. Bref quand on relit ce premier tweet on n’imagine pas encore ce qui va se passer ensuite : …Aurillac, 3000 manifestants en tête de cortège une banderole «  on est content, faut continuer ». Sur place tout au long du parcours  il y a aussi,  comme à chaque manifestation, les badauds : ceux qui observent, qui essaient de compter, et qui eux aussi râlent, contre ceux qui râlent, ceux qui fait qu’au bout du compte tout le monde râle. En fait les jours de manifestation sont des jours de consensus, tout le monde est d’accord sur un point «  ça va pas » ou « ça va plus » ou «  avant ça allait mieux ». Et puis là il y a cette incroyable banderole ! On commence par chercher s’il n’y a pas un jeu de mots, un message subliminal. Mais non c’est bien ce qui est écrit et c’est aussi ce qu’ils disent «  on est con,  on est con, on est concon  on est content ».

Dans la demi-heure qui suit, les cortèges s’ébranlent partout, notamment  dans les plus grandes villes et là, stupeur, c’est comme à Aurillac. Ici à Limoges on dit qu’on est heureux, à Bordeaux on hurle que tout va bien, à Lyon on entend «  merci pour tout », à Marseille on chante « on va y arriver ». Partout en tête de cortège des banderoles souriantes, des slogans de bonheur.

« Ce n’est pas possible ça cache quelque chose » : au ministère de l’intérieur on est très inquiet. Le Ministre exige qu’on rappelle plusieurs compagnies de CRS pour la grande manifestation qui doit démarrer place de la Bastille à 14 h 00 ; l’inquiétude se lit sur tous les visages. Les dépêches tombent les unes après les autres, partout les gens sont contents, heureux, satisfaits.

14 h 00 place de la bastille : les manifestants sont nombreux très nombreux. Les forces de l’ordre sont tendues, inquiètes. On redoute le premier slogan, tout peut déraper en quelques secondes. 14 h 10 les premiers manifestants démarrent, on attend, en entend. « Tout va bien, on vous le dit » « Tout va bien ne changez rien ».

C’en est trop, c’est un piège : le premier ministre donne l’ordre ; il faut charger, ce n’est pas possible. Les sept compagnies de CRS ne laissent pas le temps à la tête de cortège de reprendre son souffle, on frappe, on enfume, on élimine ces imposteurs.

Le lendemain la presse a titré : «  A Paris la manifestation dégénère, des éléments incontrôlés ont infiltré le cortège des râleurs »

Mes poèmes de jeunesse…

Un très long texte écrit entre 1979 et 1980 , je le publierai part petits bouts..

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées,

Avant que ne meurent les discours du hasard,

Tu t’inocules dans les veines un poison qui n’existe pas

Sinon pour ceux qui peuvent en souffrir.

Tu vois des chefs piétinant des pelouses d’enfants

Avec un artiste à leur trousse,

Pour que leurs morts s’ajoutent.

Tu insultes la silhouette d’un muscle

D’institutions barbelées

Qui sert d’ombre à des gladiateurs de cirques kakis.

T’ajoutes ta larme à celle du clown au chômage.

Tu espères toujours la parole à ceux qui ont peur,

Parce qu’elle les trompe,

De sourires en sourires,

Passés à boucher des trous d’obscurité.

Histoires d’Anton: Anton embarque…

Je publie de temps à autre, des extraits d’autres écrits, nouvelles, romans achevés ou en chantier.. Comme une série….

…Anton est en avance. Sur le quai, l’ombre que laisse le cargo sur le sol poisseux est si épaisse qu’on la croirait couverte d’une bâche graisseuse. Il est seul, sa gorge se serre, face à ce mur de métal qui dans quelques heures l’abritera. Il aime cette odeur, elle n’existe nulle part ailleurs. C’est un savant mélange de toutes ces matières qu’on hésite à marier parce que les lois de la physique ne veulent pas les réunir. Le fer, cette chair que la terre offre aux hommes pour qu’ils aillent sur l’eau sur d’immenses bâtiments. Le fer, la mer, tout à l’heure il sera à bord, il touchera, il sentira et il sourira. L’homme qui lui a promis d’embarquer, croisé la veille sur le vieux port vient d’arriver. Il lui fait signe de le suivre, ils franchissent ensemble la coupée. Ils sont à l’intérieur du monstre d’acier, l’homme marche vite, Anton peine un peu, il n’a pas l’habitude, tout est nouveau, les coursives sont étroites, il faut baisser la tête pour franchir les portes. Ils arrivent dans le carré des officiers, l’homme est un des leurs, il présente sa dernière trouvaille. « C’est un jeune homme de Limoges, il veut naviguer… » Ils se regardent et sourient. On lui explique que c’est l’habitude de ce cargo, prendre un jeune, comme lui, pour voir, pour l’aider. Il ne sera affecté à aucune touche en particulier, un peu le factotum ou le bouche trou quoi. Anton serre les dents, c’est sa manière à lui de ne pas laisser échapper sa joie…

Mes Everest : « Orly » Jacques Brel

Et puis ils se reprennent
Redeviennent un seul, redeviennent le feu
Et puis se redéchirent
Se tiennent par les yeux
Et puis en reculant
Comme la mer se retire
Ils consomment l’adieu
Ils bavent quelques mots
Agitent une vague main
Et brusquement il fuit, fuit sans se retourner
Et puis il disparaît, bouffé par l’escalierLa vie ne fait pas de cadeau
Et nom de Dieu, c’est triste Orly le dimanche
Avec ou sans Bécaud